RÉSIDENCE D’ÉCRITURE 2013

Publié le 12 mars 2013

EXTRAITS – Colin expédié en Italie (2) – Première révision

Titre : Noyau 2 — Colin est expédié en Italie.

En résumé

Colin apprend que Sam avait un fils en Italie et que celui-ci vient de mourir. Sam demande à Colin d’enquêter sur ce décès dont il pense qu’il ne s’agit pas d’une mort naturelle. Cette scène permet d’exposer la nature des liens entre Colin (employé obéissant) et Sam (patron exigeant); d’élaborer l’hypothèse d’une tentative de mainmise de la mafia sur l’entreprise ; d’annoncer l’existence et le décès d’un fils « illégitime » ; de clarifier les motivations du personnage principal.

Colin Francoeur a horreur du flou. Il aime les situations nettes, tranchées. Dans son métier, on doit savoir rapidement si le gars d’en face est fiable ou pas, s’il faut tourner à droite ou prendre à gauche. Les tergiversations, c’est pour les intellectuels à la Vittorio Garda. Colin Francoeur, lui, est un homme d’action, et l’action nécesssite une vision claire, des coudées franches. Lui ne pense qu’à l’objectif et aux moyens de l’atteindre.

Enfoncé dans un fauteuil de la classe économique, du côté de l’allée, Colin Francoeur rumine. Pour un homme d’action, l’avion est insupportable. Être immobilisé durant des heures dans un fauteuil étroit, flotter au-dessus des nuages entre deux continents, rien de solide sous les pieds, de l’eau à perte de vue, un ciel aveugle, des vents dont on se demande comment ils soutiennent la nacelle dans laquelle on est coincé avec plus de deux cent personnes —dont une inconnue qui ronfle depuis vingt minutes en dodelinant à cause de secousses et qui menace de s’effondrer d’un moment à l’autre sur son épaule : oui, l’avion, c’est vraiment n’importe quoi.

De retour au Québec, il songe que c’est une semaine de « premières fois ». À commencer par la première fois qu’il a vingt-six ans. Aujourd’hui, c’est son anniversaire. Il aurait apprécié une journée tranquille dans son appartement en face du fleuve. (DÉVELOPPER: SON MILIEU, SES HABITUDES) Au lieu de quoi, il a dû ce matin quitter un lieu où il aurait passé le reste de sa vie, s’il avait pu. Ensuite, il s’est tapé la course jusqu’à l’aéroport, ce vol… Et maintenant, la ronfleuse à ses côtés. Colin se sent entraîné un peu trop loin de sa routine. Il n’aime pas s’écarter de ses habitudes.

En rejoignant Sam Agostino à son bureau le mardi de la semaine précédente, Colin savait que quelque chose de grave s’était produit. Sam appelait rarement avant midi. Ce matin-là, il avait téléphoné à dix heures et exigé de le voir immédiatement. Il avait fallu moins de quarante minutes à Colin pour s’habiller, sauter dans sa voiture, traverser la ville et pousser la porte du bureau de Sam, après y avoir cogné trois petits coups selon le rythme convenu et avoir attendu le « entre, fiston » de son patron à travers la paroi. Son sentiment avait tout de suite été confirmé.

Sam se tenait à la fenêtre, le front soucieux, un courriel imprimé pendouillant à la main. Muet. Colin détestait le voir à la fenêtre : Sam faisait une cible trop facile. Il lui avait recommandé de s’en tenir loin vingt fois au moins, les dernières semaines. Dès que les rumeurs [DM1] avaient commencé, en fait. C’est un bon outil, les rumeurs, quand on les lance soi-même. Mais quand elles viennent d’ailleurs, quand elles émanent d’on ne sait où et qu’on n’a pas de prise dessus, elles deviennent vite nuisibles. Il faut s’en méfier. Depuis des semaines cela durait. La situation rendait Colin nerveux Quelqu’un, en Italie, posait des questions sur Sam Agostino, sa famille, son entreprise. Qui, sinon le crime organisé? Sam ne croyait pas à cette histoire de mafia. « Du folklore, ça, fiston. Pourquoi tu voudrais que la mafia s’intéresse à nous ? » répondait-il, quand Colin revenait à la charge avec ses inquiétudes. Sam n’avait plus d’italien que le nom. Plus de contacts avec l’Italie. Enfin presque… Ça pouvait paraître idiot, mais Colin ne respirait pas à son aise. Quelque chose se tramait, et il n’arrivait pas à identifier quoi : cela le rendait très inconfortable. Ça n’était pas professionnel. Or, son métier, c’était de reconnaître, et vite, quelles menaces planaient et qui avait le doigt sur la gâchette.

Le regard irrité de Colin avait poussé Sam à baisser le store en maugréant. Ce danger passé, Colin examina plus attentivement son patron. Sam avait les traits tirés, les yeux éteints, les cheveux en désordre. Il avait probablement passé une nuit blanche. D’ordinaire impeccable, sa tenue était négligée. Les pantalons arrondis aux genoux, la chemise défraîchie. En une nuit, Sam avait vieilli de dix ans —à soixante-six ans, ça ne pardonne pas. Pourquoi ne l’avait-il pas appelé plus tôt ? Dans la main de Sam, la feuille était froissée. Il avait dû voir maille à partir avec ce bout de papier un bon moment.

Comme s’il suivait le fil de ses pensées, Sam lui avait tendu le document.

— Les enfants ! avait-il soupiré. Tu penses qu’ils seront la lumière de ta vie. Et ce n’est que souci après souci. »

Tout de suite, Colin avait cru comprendre. Un problème avec Pietro. Encore Pietro. Toujours Pietro. Brillant, paresseux, attiré par l’appât du gain facile, le fils de Sam était une véritable source d’ennuis. Plus d’une fois, Colin avait dû nettoyer derrière lui. Il devrait sans doute s’y remettre aujourd’hui.

— Pietro…

— Lis ! avait ordonné Sam.

Colin avait saisi la feuille et jeté un œil au document et fait semblant de grappiller ici et là quelques mots. Un prénom, surtout, revenait à plusieurs reprises.

— Tu te fous de moi ? C’est en italien. Qui c’est, ce Luigi ?

Le poids du monde sur ses épaules, Sam s’était passé la main dans la figure.

— Mais oui, je suis bête ! Tu fais tellement partie de la famille… Parfois, j’en oublie que tu ne parles pas italien.

Colin reçut avec délice ce commentaire, mais ne s’attarda pas aux perspectives que soulevait l’exclamation de Sam. Il se concentra au contraire pour s’assurer que rien ne trahisse son désir de prendre la relève de Sam.

En fait, il parle et lit relativement bien l’italien. Seulement, c’est un de ces petits secrets qu’il garde pour lui[DM2] . Rien de bien méchant. Son patron n’est pas obligé de tout savoir sur son compte. Quand il a commencé à travailler pour Sam, Colin s’est rapidement aperçu que, s’il voulait saisir les enjeux qui se jouaient autour de Sam, prévenir les coups, il devait se mettre à l’italien. Il a acheté des CD, suivi quelques cours. Pour le moment, il préfère que Sam ne le sache pas. Chaque chose en son temps.

Reprenant le courriel, Sam l’avait plié et inséré dans une enveloppe ramassée sur le bureau. Il avait glissé l’enveloppe dans la poche intérieure de sa veste. Se tournant vers la fenêtre, il avait brusquement remonté le store.

— Et puis merde ! On va pas se priver de la lumière du jour, quand même ? C’est pas la mafia qui enquête sur nous. Ce n’est pas non plus une OPA. On n’est pas assez importants pour ça, je me tue à te le dire.

Sam regardait avec attendrissement une photo d’Angelina dans un petit cadre doré bien en vue sur son bureau. Une autre se trouvait en retrait : celle de Pietro. Le téléphone avait sonné à plusieurs reprises, mais Sam n’avait pas répondu. Il avait empoché son cellulaire et dit : « Allons faire un tour dehors. »

***

Dans le parc, des enfants jouaient au ballon en criant. D’autres grimpaient sur un mur d’escalade. Tout près, deux garçonnets se battaient à grands cris pour une balançoire. Sam les regardait avec nostalgie. « C’était le bon temps, non ? Quand on n’avait à se battre que pour une balançoire ou un ballon.»

Tendu, Colin s’efforçait de ne pas le laisser paraître. Pour éviter d’éveiller les soupçons, ils devaient avoir l’air d’un homme et de son fils prenant l’air. Seulement, les endroits publics, ça le rendait fou. Colin tâchait d’avoir des yeux tout le tour de la tête. Les coups pouvaient venir de n’importe où, à n’importe quel moment. Pour lui, même les enfants étaient des ennemis en puissance[DM3] .

Sam avait indiqué un banc du doigt. Il s’y était installé et, au bout d’un moment, il avait sorti l’enveloppe de sa poche. Il la faisait jouer entre ses doigts comme pour se donner du courage.

— J’avais un fils en Italie.

— Luigi ?

Sam avait hoché la tête.

— C’est sa mère qui m’écrit. Il vient de mourir.

Les policiers parlaient de noyade. Mais sa mère, Marita Cora, reprochait à Sam que Luigi avait été assassiné. Et elle l’accusait. Lui ! Un vieil homme vivant à des milliers de kilomètres de là. Elle n’en revenait pas qu’il ait pu faire ça : tuer son propre fils ! Il aurait pu refuser de le recevoir, s’il n’avait pas voulu voir Luigi.

Colin avait demandé :

— Tu as…

Sam s’était redressé, choqué.

— Bien sûr que non !

Il avait expliqué que Luigi lui avait récemment écrit. Il voulait le rencontrer, connaître son père. Sam avait accepté. En fait, il caressait un rêve pour Luigi. Il aurait aimé le former. C’était un brillant avocat. Il avait une tête sur les épaules, lui…

— Il aurait pu me succéder.

Ce n’était un secret pour personne : Sam ne voyait pas en Pietro un digne successeur. Ce fils était sa grande déception. Mais Luigi ? Un pur étranger ? Qui ne connaissait rien à ses affaires ? Alors que lui, Colin Francoeur, était là, à ses côtés depuis plus de sept ans surveillant ses arrières.

Sans réaliser que Colin aurait pu rêver de ce poste, Sam avait poursuivi.

— Luigi devait arriver dans une semaine. Au lieu de quoi, il est mort. Je veux en avoir le cœur net. Savoir pourquoi. Qui avait avantage à le faire disparaître. Tu pars cet après-midi…

— Pardon ?

Sam lui avait tendu l’enveloppe.

— Ton vol est à 16h45, sur Swiss : tu passes par Zurich. Ta carte d’embarquement, l’adresse de Marita sont là-dedans. Je n’ai pas réservé d’hôtel pour ne pas t’annoncer. À toi de voir sur place. J’ai versé de l’argent sur le compte habituel. Tu as juste le temps de ramasser ta valise…

Sam n’avait pas pu terminer sa phrase. Le coup était parti. Cela provenait de quelque part derrière eux. Colin s’était levé d’un bond, avait couru quelques pas en direction d’où provenait la déflagration. Puis s’était arrêté. On ne court pas après un bruit. Surtout quand il provient d’un dédale de ruelles. Autour de lui, des enfants hurlaient ; d’autres avaient figé ; des badauds attendaient de voir ce qui allait se passer. Soudain, un femme avait crié : « Monsieur ? Ça va, Monsieur ? » Colin s’était retourné. Sam était touché.

***

DÉPLACER Enchaînement non fluide.

Sur son flanc gauche, sa voisine bouge légèrement. Sa tête frôle à présent l’épaule de [DM4] Colin qui baisse le nez vers ses propres aisselles et tire discrètement deux ou trois grandes inspirations inquiètes. Colin n’aime pas son odeur. En fait, personne n’aime les exhalaisons très musquées de Colin qui sent fort par temps frais ; encore pis sous la chaleur ou quand il est nerveux, alors que sa transpiration tourne à l’aigre. Souvent, les gens pincent le nez sur son passage, ce qui n’échappe pas à Colin dont le sens de l’observation est exacerbé. Le fils de Sam l’a même affublé du surnom de La Carpe pour ça. Pietro jure que ce n’est pas à cause de son odeur, mais pour la facilité qu’il a de filer entre les doigts, d’échapper aux ennuis. Mais Colin sait : il n’échappe pas si facilement aux ennuis et il sent le poisson. Il en est d’autant plus conscient de son odeur que c’est un handicap dans sa profession. Il n’est pas rare qu’on le sache dans la pièce avant même de l’avoir vu. Son odeur le trahit. Une femme sur son épaule, Colin n’a pas connu cela souvent. C’est même la première fois. Peut-être un cadeau d’anniversaire ? Il se demande qui remercier pour cela. Il déteste avoir des dettes.

Dans l’intention de limiter les découragements que son odeur pourrait provoquer, Colin remonte en douceur sur sa poitrine le rectangle de polyester dans lequel il s’est emmitouflé. Une femme sur son épaule, c’est une bonne couverture pour qui chercherait un homme seul. Il ferme les yeux et revient au film des événements qui l’ont conduit à Vieste et à ce qu’il a trouvé, là-bas. Sam savait sûrement ce qu’il faisait en l’expédiant en Italie. Mais pourquoi a-t-il fait cela ?

[DM1]Dire lesquellles

[DM2]Crédible ?

[DM3]1) Mentionner que Sam a peut-être été attaqué par le passé. 2) Colin est très bien entraîné (karaté, tir, etc.)

[DM4]Idée de vengeance : desserrer l’aisselle.

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