RÉSIDENCE D’ÉCRITURE 2013

Publié le 11 mars 2013

EXTRAITS – Colin expédié en Italie (1) – Premier jet

Noyau 2 — Colin est expédié en Italie.

En résumé

Colin apprend que Sam avait un fils en Italie et que celui-ci vient de mourir. Sam demande à Colin d’enquêter sur ce décès dont il pense qu’il ne s’agit pas d’une mort naturelle. Cette scène permet d’exposer la nature des liens entre Colin (employé obéissant) et Sam (patron exigeant); d’élaborer l’hypothèse d’une tentative de mainmise de la mafia sur l’entreprise ; d’annoncer l’existence et le décès d’un fils « illégitime » ; de clarifier les motivations du personnage principal.

Enfoncé dans un fauteuil de la classe économique, du côté de l’allée (ce qu’il croyait être une bonne idée, mais non : il se fait constamment accrocher), Colin Francoeur rumine. Il a horreur du flou. Il aime les situations nettes, tranchées. Dans son métier, on doit savoir rapidement si le gars d’en face est fiable ou pas, s’il faut tourner à droite ou prendre à gauche. Ça, c’est satisfaisant. Les tergiversations, c’est pour les intellectuels à la Vittorio Garda. Colin Francoeur, lui, est un homme d’action, et l’action a besoin d’une vision claire, de coudées franches. Lui ne pense qu’à l’objectif et aux moyens de l’atteindre.

Pour un homme d’action, l’avion est insupportable. Être immobilisé durant des heures dans un fauteuil étroit, flotter au-dessus des nuages entre deux continents, rien de solide sous les pieds, de l’eau à perte de vue, un ciel aveugle, des vents dont on se demande comment ils soutiennent la nacelle dans laquelle on est coincé avec plus de deux cent personnes —dont une inconnue qui ronfle depuis vingt minutes en dodelinant à cause de secousses et qui menace de s’effondrer d’un moment à l’autre sur son épaule : oui, l’avion, c’est vraiment n’importe quoi.

C’est la deuxième fois que Colin prend l’avion. La première, c’était la semaine précédente, à l’aller. En fait, c’est une semaine de « premières fois ». À commencer par la première fois qu’il a vingt-six ans. Oui, c’est son anniversaire. Il aurait apprécié une journée tranquille dans son appartement en face du fleuve. Au lieu de quoi, il a eu droit ce matin à des adieux dont il n’avait aucune envie, s’est tapé la course jusqu’à l’aéroport, ce vol, maintenant, une femme endormie à ses côtés. Colin se sent entraîné un peu trop loin de sa routine. Il n’aime pas s’écarter de ses habitudes et perdre ses repères.

En rejoignant Sam Agostino à son bureau le mardi de la semaine précédente, Colin savait que quelque chose d’inattendu et de grave s’était produit. Sam appelait rarement avant midi. Ce matin-là, il avait téléphoné à dix heures et réclamé de le voir immédiatement. Il avait fallu moins de quarante minutes à Colin pour s’habiller, sauter dans sa voiture, traverser la ville et pousser la porte du bureau de Sam, après y avoir cogné ses trois petits coups convenus et attendu le « entre, fiston » de son patron à travers la paroi. Son sentiment avait tout de suite été confirmé.

Sam se tenait à la fenêtre, le front soucieux, une feuille de papier pendouillant à la main. Muet. Colin détestait le voir à la fenêtre : Sam faisait une cible trop facile. Il lui avait recommandé de s’en tenir loin vingt fois au moins les dernières semaines. Dès que les rumeurs avaient commencé, en fait. C’est un bon outil de travail, les rumeurs, quand on les lance soi-même. Mais quand elles viennent d’ailleurs, quand elles émanent d’on ne sait où et qu’on n’a pas de prise dessus, elles deviennent très irritantes et il faut s’en méfier. La situation rendait Colin nerveux. Des semaines que ça durait. Quelqu’un, en Italie, posait des questions sur Sam Agostino, sa famille, son entreprise. Qui, sinon la mafia ? Sam ne croyait pas à cette histoire de mafia. « Du folklore, ça, fiston. Pourquoi tu voudrais que la mafia s’intéresse à nous ? » répondait-il, quand Colin remontait à la charge avec ses inquiétudes. Ça pouvait paraître idiot cette inquiétude, mais Colin ne respirait pas à l’aise. Quelque chose se tramait, et il n’arrivait pas à identifier l’odeur que portait le vent : cela le rendait très inconfortable. Ça n’était pas professionnel. Or, son métier, c’était de reconnaître, et vite, quelles menaces pesaient et qui avait le doigt sur le bouton.

Il avait lancé un regard irrité à Sam, qui avait tout de suite compris et baissé le store en maugréant. Ce danger passé, Colin l’examina plus attentivement. Sam avait les traits tirés, les yeux éteints, les cheveux en désordre. Il avait probablement passé une nuit blanche. D’ordinaire impeccable, sa tenue était négligée. Les pantalons étaient arrondis aux genoux, la chemise défraîchie. Sam avait l’air d’avoir vieilli de dix ans —à soixante-six ans, ça ne pardonne pas. Pourquoi ne l’avait-il pas appelé plus tôt ? Dans la main de Sam, la feuille était froissée. Il avait dû jouer avec le bout de papier un bon moment. Comme s’il suivait le fil de ses pensées, Sam lui avait tendu le document.

— Les enfants ! avait-il soupiré. Tu penses qu’ils seront la lumière de ta vie. Et ce n’est que souci après souci. »

Tout de suite, Colin avait cru voir le tableau. Ça n’était que Pietro. Encore Pietro. Toujours Pietro. Brillant, mais paresseux et attiré par l’appât du gain facile, le fils de Sam était parfois imprévisible. Plus d’une fois, Colin avait dû ramasser les dégâts derrière lui. Il devrait sans doute s’y mettre encore aujourd’hui.

— Pietro ?

— Lis, avait ordonné Sam.

Colin avait saisi la feuille et jeté un œil au document où il fait semblant de grappiller ici et là quelques mots. Un prénom, surtout, revenait à plusieurs reprises.

— Tu te fous de moi ? C’est en italien. C’est qui, ce Luigi ?

Sam s’était passé la main dans la figure, le poids du monde sur ses épaules.

— Mais oui, je suis bête ! Tu fais tellement partie de la famille… Parfois, j’oublie que tu ne parles pas italien.

Colin reçut avec délice ce « tellement partie de la famille », mais ne s’attarda pas aux perspectives que soulevait l’exclamation de Sam. Il se concentra au contraire, pour que rien ne le trahisse.

En fait, il parle et lit relativement bien l’italien. Seulement, c’est un de ces petits secrets qu’il garde pour lui. Rien de bien méchant, mais son patron n’est pas obligé de tout savoir sur son compte. Quand il a commencé à travailler pour Sam, Colin s’est rapidement rendu compte que, s’il voulait saisir les enjeux autour de Sam, prévenir les coups, il devait se mettre à l’italien. Il a acheté des CD et suivi quelques cours. Pour le moment, il préfère que Sam ne le sache pas. Chaque chose en son temps.

Reprenant le courriel, Sam l’avait plié et inséré dans une enveloppe ramassée sur le bureau. Il avait glissé l’enveloppe dans la poche intérieure de sa veste. Se tournant vers la fenêtre, il avait brusquement remonté le store.

— Et puis merde ! On va pas se priver de la lumière du jour, pas vrai ? C’est pas la mafia qui enquête sur nous. C’est pas non plus une OPA. On n’est pas assez importants pour ça, je me tue à te le dire.

Colin avait attendu une suite qui ne venait pas. Sam regardait avec attendrissement une photo d’Angelina dans un petit cadre doré bien en vue sur son bureau. Il en avait légèrement reculé une autre, celle de Pietro. Le téléphone avait sonné à plusieurs reprises, mais Sam n’avait pas répondu. Il avait empoché son cellulaire et dit : « Allons faire un tour dehors. »

Dans le parc, des enfants jouaient au ballon en criant. D’autres grimpaient sur un mur d’escalade. Tout près, deux garçonnets se battaient à grands cris pour une balançoire. Sam les avait regardés avec nostalgie.

— C’était le bon temps, non ? Quand on n’avait à se battre que pour une balançoire ou un ballon.»

Tendu, Colin s’efforçait de ne pas le laisser paraître. Ils devaient avoir l’air d’un homme et de son fils prenant l’air. Seulement, Colin tâchait d’avoir des yeux tout le tour de la tête. Les endroits publics, ça le rendait fou. Les coups pouvaient venir de n’importe où, à n’importe quel moment. Pour lui, même les enfants étaient des ennemis en puissance.

Sam avait indiqué un banc du doigt. Il s’y était installé et, au bout d’un moment, il avait sorti l’enveloppe de sa poche. Il la faisait jouer entre ses doigts comme pour se donner du courage.

— J’avais un fils en Italie.

— Luigi ?

Sam avait hoché la tête.

— C’est sa mère qui m’écrit. Il vient de mourir.

Les policiers parlaient de noyade. Mais sa mère, Marita Cora, écrivait à Sam que Luigi avait été assassiné. Et elle l’accusait. Lui ! Un homme vieillissant qui vivait à des milliers de kilomètres de là. Elle n’en revenait pas qu’il ait fait ça : tuer son propre fils ! Il aurait pu le dire simplement, s’il n’avait pas voulu voir Luigi.

Colin avait demandé :

— Juste pour savoir : tu as fait ça ?

Sam s’était redressé, choqué.

— Bien sûr que non !

Il avait expliqué que Luigi lui avait écrit récemment. Il voulait le rencontrer, connaître son père. Sam avait accepté. En fait, il avait un rêve pour Luigi. Il aurait aimé le former. C’était un brillant avocat. Il avait une tête sur les épaules, lui…

— Il aurait pu me succéder.

Ce n’était un secret pour personne que Sam ne voyait pas en Pietro un digne successeur. Ce fils était une grande déception pour lui. Mais Luigi ? Un pur étranger ? Qui ne connaissait rien à ses affaires ? Alors qu’il était là, lui, Colin Francoeur, à ses côtés depuis plus de sept ans.

Sans réaliser qu’il venait de blesser Colin, Sam avait poursuivi.

— Luigi devait arriver dans une semaine. Au lieu de quoi, il est mort. Je veux en avoir le cœur net. Savoir pourquoi il est mort. Tu pars cet après-midi…

— Pardon ?

Sam lui avait tendu l’enveloppe.

— Ton vol est à 16h45. Sur Swiss, tu passes par Zurich. Ta carte d’embarquement, l’adresse de Marita sont là-dedans. Je ne t’ai pas pris d’hôtel pour ne pas t’annoncer. À toi de voir sur place. J’ai versé de l’argent sur ton compte. Tu as juste le temps de ramasser ta valise…

Sam n’avait pas pu terminer sa phrase. Le coup était parti. Cela provenait de quelque part derrière eux. Colin s’était levé d’un bond, avait couru quelques pas en direction de la source de la déflagration. Puis s’était arrêté. On ne court pas après un bruit. Surtout quand il provient d’une enfilade de ruelles. Autour de lui, des enfants hurlaient ; d’autres étaient figés ; des badauds attendaient de voir ce qu’il allait décider. Soudain, un femme avait crié : « Monsieur ? Ça va, Monsieur ? » Colin s’était retourné. Sam avait été touché.

Sur son flanc gauche, sa voisine bouge légèrement. Sa tête frôle à présent l’épaule de Colin qui baisse le nez vers ses propres aisselles et tire discrètement deux ou trois grandes inspirations inquiètes. Colin n’aime pas son odeur. En fait, personne n’aime les exhalaisons très musquées de Colin qui sent fort par temps frais ; encore pis sous la chaleur ou quand il est nerveux, alors que sa transpiration tourne à l’aigre. Souvent, les gens pincent le nez sur son passage, ce qui n’échappe pas à Colin dont le sens de l’observation est exacerbé. Le fils de Sam l’a même affublé du surnom de La Carpe pour ça. Pietro jure que ce n’est pas à cause de son odeur, mais pour la facilité qu’il a de filer entre les doigts, d’échapper aux ennuis. Mais Colin sait : il n’échappe pas si facilement aux ennuis, il sent le poisson. Il en est d’autant plus conscient de son odeur que c’est un handicap dans sa profession. Il n’est pas rare qu’on le sache dans la pièce avant même de l’avoir vu. Son odeur le trahit. Une femme sur son épaule, Colin n’a pas connu cela souvent. C’est même la première fois. Peut-être un cadeau d’anniversaire ? Il se demande qui remercier pour cela. Il déteste avoir des dettes.

Dans l’intention de limiter les découragements que son odeur pourrait provoquer, Colin remonte en douceur sur sa poitrine le rectangle de polyester dans lequel il s’est emmitouflé. Une femme sur son épaule, c’est une bonne couverture pour qui chercherait un homme seul. Il ferme les yeux et revient au film des événements qui l’ont conduit à Vieste et à ce qu’il a trouvé, là-bas. Sam savait sûrement ce qu’il faisait en l’expédiant en Italie. Mais pourquoi a-t-il fait cela ?

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