L’affaire Thélyson Aurélien /Le pacte du romancier avec son lectorat

Rien ne me révolte autant que les injustices. 

Le roman de Thélyson Orélien en est farci. Dans C’était ça ou mourir, (éditions du Boréal, 2026) Jonas Dorléon fuit l’inconcevable. Avec lui, on court, on se cache, on crève de faim et de peur. On renonce même à sa dignité pour sauver sa peau. On ne parvient à échapper à l’arbitraire que pour se voir rattrapé par la scélératesse. C’est épuisant. À la moitié du roman, je frôle l’overdose, mais je me sens le devoir de continuer. C’est un roman, bien sûr ; pourtant de vraies personnes ont à affronter de semblables abominations. Chaque jour. Partout dans le monde. Je poursuis donc ma lecture par solidarité avec les victimes de ces injustices. Avec fascination et respect aussi, pour le talent de Thélyson Orélien, pour sa manière d’évoquer l’indicible, pour son style imagé et poétique. 

Or, voilà que le scandale éclate. Le 21 septembre, une contribution anonyme au site « Balance ton Claude » accuse Orélien d’avoir eu recours à l’intelligence artificielle (IA) pour écrire son roman. Comme C’était ça ou mourir se trouve en lice pour tous les grands prix français de la rentrée littéraire (tous !), la rumeur s’enflamme et devient vite dévastatrice. On pouvait s’y attendre : à cet étage, tous les coups sont permis. A-t-on affaire à une terrible injustice qui viendrait couper l’herbe sous les pieds d’un jeune écrivain ? 

Il est facile de suspecter là une attaque suscitée par l’envie, une rivalité malsaine, voire un certain chauvinisme face à cet écrivain étranger (Québécois d’origine haïtienne) qui menacerait les espérances d’auteurs de « pure race ». D’une certaine manière, j’ai l’impression de revivre l’épisode Kev (aujourd’hui Ève) Lambert, qui a vu une polémique semblable éclater en 2023. Son roman, Que ma joie demeure[1], était sur la première liste du Goncourt, mais on a accusé Lambert d’avoir eu recours à des « lecteurs de sensibilité », ce qui a sans doute rendu les membres du jury un peu frileux. Qu’arrivera-t-il au roman de Thélyson Orélien ? L’écrivain lui-même se remettra-t-il de ces attaques ?

Le milieu se soulève immédiatement. Dès le 22 septembre, les appuis abondent. Des grands noms prennent parti. On rappelle, à juste titre, que l’IA n’est pas fiable. Elle a attribué à l’IA des passages de la Bible, des textes de Victor Hugo et d’autres auteurs incontournables, ayant publié avant même son invention. Par curiosité, plusieurs auteurs et journalistes ont soumis leur propre travail à l’outil Pangram, et découvert avec étonnement que des textes — dont ils sont les auteurs à 100 % — sont reconnus par cet outil comme ayant été écrits par l’IA, et à un pourcentage élevé encore.

Je suis indignée. Les écrivains se rappellent qu’on a nourri l’IA avec des textes d’auteurs confirmés, des textes volés, pour lesquels on n’a pas payé de droits d’auteur. Voilà que l’outil ne reconnaît pas ses dettes, qu’il s’attribue la paternité de ces textes. Qu’il accuse les humains de le plagier. C’est quand même le bout ! L’ennui, c’est qu’on ne parvient plus à démêler le vrai du faux.

J’allais rendre mon indignation publique quand une mise au point de La Presse[2] paraît en milieu d’après-midi, le 23 septembre. (Les choses vont vite!) D’une part, on a passé le roman à au moins huit outils de détection. Les résultats divergent grandement. Les enquêteurs de La Presse se sont donc tournés vers d’autres textes et chroniques publiés par Thélyson Orélien depuis 2013. Or, il apparaît que l’auteur a une légère tendance à « s’inspirer librement » de textes de confrères étrangers : une idée ici, une formulation là, parfois des phrases entières légèrement remaniées. Une analyse fouillée a aussi été menée par l’équipe des Décrypteurs de Radio-Canada[3]. L’équipe a soumis à Pangram des œuvres d’auteurs caribéens, d’une part, et d’autres de grands noms de la littérature (de Maupassant à Camus), d’autre part. Tous ces textes sont reconnus 100 % humains par l’outil de détection. On arrive donc à la même conclusion : Thélyson Orélien a plagié. À plusieurs reprises. Preuves à l’appui[4].

Peut-on penser qu’il aurait fait de même pour son roman ? Cela me semble difficile à croire. Je ne doute pas que l’auteur ait emprunté des images, des expériences, des émotions aux compatriotes qu’il a interrogés à l’étape de la recherche. Il prendrait des notes tout le temps. Reste le témoignage de l’éditeur. Plusieurs mois (voir années) de travail en collaboration sur le manuscrit. Il y a des preuves, en amont du livre, que ce roman est bien une création de l’auteur.

Un beau texte de Dany Laferrière est paru dans Le Devoir[5] du 23 septembre. Avec quel talent il parle du roman de Thélyson — qu’il appelle par son prénom. Un auteur dont il suit l’ascension depuis un moment. Laferrière sait parler du livre, de ses qualités et de ses défauts. Ainsi, écrit-il : « On ne doit pas oublier qu’il s’agit d’un jeune écrivain encore inexpérimenté sur certains aspects (il fait mieux sentir l’espace que le temps)… » Il a raison. Cette question du temps m’a aussi souvent dérangée. Reste qu’on assiste peut-être à l’éclosion d’un nouvel écrivain, et que cette aventure-là est toujours émouvante. Je ne peux pas m’empêcher de penser que les propos de Laferrière sont marqués d’une certaine prudence. Quelque chose est tu.

Rien n’est jamais tout noir ou tout blanc. Dans des articles parus à des années de distance, une phrase empruntée ici, une autre là, c’est possible. Dans le feu de l’action et noyé dans l’abondance des résultats de la recherche, il se peut que quelques mots nous échappent. Tout de même. Ces quelques phrases ne constituent jamais un article entier. Des preuves de plagiat chez Thélyson Aurélien, voilà qui est gênant. Je crains que notre homme ne voie les prix littéraires 2026[6] — peut-être même sa crédibilité d’écrivain — lui échapper tout à fait. Moi, en tout cas, je me sens un peu flouée.

J’espère que le dossier que Thélyson Orélien est en train de monter avec les éditions du Boréal (sur le travail fait depuis 2019 sur le manuscrit) permettra de laver sa réputation. Les romanciers signent un pacte avec leur lectorat : ce que j’écris est peut-être inventé de toute pièce, mais c’est moi qui l’invente. Personne ni rien d’autre que moi.


[1] Ce roman a tout de même remporté les prix Médicis et Décembre 2023.

[2] https://www.lapresse.ca/arts/litterature/2026-09-23/thelyson-orelien/peut-etre-qu-il-faut-que-j-arrete-d-ecrire.php

[3] https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2286476/thelyson-orelien-pangram-test-roman-ia  

[4] https://www.lapresse.ca/arts/litterature/2026-09-23/thelyson-orelien-rattrape-par-un-passe-de-plagiaire.php        

[5] https://www.ledevoir.com/opinion/idees/1011254/thelyson-orelien-enquete-douleur-humaine-texte-dany-laferriere?         

[6] Sauf celui du roman FNAC, qui vient de lui être décerné. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2285703/thelyson-orelien-prix-fnac-france

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