Julian Barnes sait parler de l’amour

Julian Barnes est un érudit. Son intelligence me fascine. D’autant que personne ne sait mieux que lui parler de l’amour. Pas de l’amour romantique. L’amour dans ce qu’il a d’ordinaire, de grandiose et de quotidien à la fois. J’ai écrit ce commentaire de lecture en juin 2025, alors que je refermais son roman Elizabeth Finch[1]. Encore une fois, j’étais éblouie par la capacité de Barnes à explorer finement le sentiment amoureux. Mise à jour.

De quoi parle ce roman ? Résumons : Neil est inscrit aux cours de Culture et Civilisation que dispense aux adultes une professeure anticonformiste, l’Elizabeth Finch du titre. Le genre de prof qui encourage à sortir des sentiers battus et amène ses étudiants à penser par eux-mêmes. (Le genre de prof que j’aurais aimé avoir.) C’est un peu le rôle que joue Barnes, avec ce roman, en soulevant toutes ces questions sur les religions. En réfléchissant, surtout, à l’étrange lien qui lie le narrateur à son ancienne professeure, dont il est un peu amoureux, bien qu’elle ait vingt ans de plus que lui et qu’elle ne donne pas prise à ce sentiment, du moins en apparence.

D’abord, cette pensée livrée comme un mode d’emploi de la vie. Tout au long du roman, Finch s’appuie sur Épictète :

  • « De toutes les choses qui existent, certaines dépendent de nous, d’autres non. Celles qui dépendent de nous sont nos opinions, nos impulsions, nos désirs, nos aversions : en un mot, tout ce par quoi nous agissons. Celles qui ne dépendent point de nous sont le corps et les biens qui nous sont donnés, la réputation, les dignités, bref, tout ce sur quoi nous ne pouvons agir. » (p. 38-39)

Cette pensée est répétée je ne sais combien de fois dans le roman, jusqu’à la fin. Chaque fois que Neil se demande comment réagir à une nouvelle situation, il s’y réfère. À cette époque, je n’avais pas encore lu Le Manuel d’Épictète – ce que j’ai fait au printemps 2026. Ce qui dépend de moi ou pas est une notion que j’ai aimé approfondir et qui m’aide, en effet, à me détacher des circonstances agressantes ou décevantes sur lesquelles je n’ai aucune prise.

De cette lecture, je retiens par ailleurs :

  • « Pourquoi devrait-on s’attendre à ce que notre mémoire collective – que nous appelons l’Histoire – soit moins faillible que notre mémoire personnelle ? » (40)
  • « Nous avons trop tendance, dirais-je, à voir l’Histoire comme une sorte de darwinisme. La survie du plus apte, par quoi, bien entendu, Darwin ne voulait pas dire le plus fort ou même le plus habile, mais le mieux équipé pour s’adapter à des circonstances changeantes. Or il n’en est pas ainsi dans l’histoire humaine réelle. Ceux qui survivent, ou excellent, ou dominent sont simplement ceux qui sont mieux organisés et brandissent de plus grosses armes; les meilleurs tueurs. La nations pacifiques sont rarement victorieuses – dans le domaine des idées, certes oui, mais une idée s’impose rarement sans l’appui d’un canon. » (40) 

C’est, en partie, une idée que je défends depuis longtemps. C’était déjà présent dans la deuxième version de Karen et Adrien, écrite vers 2012. Karen émet un doute quant à la pertinence de l’aptitude d’Adrien à retenir des faits et des dates. Pour elle, l’Histoire fait peu de cas des femmes, des Premières Nations, du petit peuple. Ce sont toujours les dominants qui l’écrivent… Cette idée me désole. Il est grand temps que les « petits », les minoritaires, les opprimés se racontent.

  • « Puis le chemin de fer est arrivé, dans toute l’Europe. Et quelle a été sa fonction principale ? Ç’a été, comme Ruskin et Flaubert l’ont fait remarquer, de permettre aux gens d’aller du point A au point B afin de pouvoir être tout aussi stupides les uns avec les autres dans un lieu différent. (…) Il était généralement admis que le progrès technologique apporterait un progrès moral; le chemin de fer n’en apportait aucun. Pas plus que ne le fera l’Internet. » (45)  

Et encore, à la fin du roman : 

  • « Je me suis souvenu qu’E.F. avait comparé le futur Internet au chemin de fer. Une enjôlante commodité sans valeur morale intrinsèque. » (215)

C’est peu de le dire ! Voilà une bonne question à se poser devant une nouveauté : quelle valeur, quel progrès moral, cette nouveauté apportera-t-elle ? Cela devrait faire partie de notre grille d’analyse quand nous nous penchons sur les projets structurants que propose actuellement le premier ministre du Canada en réaction aux agressions commerciales des États-Unis.

À propos de l’amour :

  • « J’ai souvent été perplexe en songeant aux relations entre hommes et femmes. (…) Hommes et femmes : les malentendus et les méprises, les ententes factices ou paresseuses, les mensonges bien intentionnés, la franchise blessante, l’éclat de colère non provoqué, la cordialité sans faille qui dissimule une indolence émotionnelle. Et ainsi de suite. L’espoir de pouvoir comprendre le cœur de l’autre alors que nous pouvons à peine comprendre le nôtre. » (94)
  • « C’est tout ce qu’on a, c’est la seule chose qui compte. » (201-202)
  • « Une partie de l’amour dépend du fait d’être surpris par la personne qu’on aime, même si on la connaît très bien. C’est un signe que l’amour est vivant. L’inertie tue l’amour – et pas seulement l’amour sexuel; toute sorte d’amour… il est vrai que j’ai probablement trouvé plus gratifiant d’aimer E.F. que d’aimer toute autre personne que j’ai connue, avant ou depuis. Je ne veux pas dire que je l’aimais plus – ce ne serait pas plausible –, mais je l’aimais soigneusement : avec soin, et pleinement. (203)
  • « Elle était simplement la personne la plus adulte que j’ai jamais rencontrée… Elle avait depuis longtemps fixé son niveau d’intérêt distancié dans l’éventail ordinaire des préoccupations humaines (et non, elle n’était en aucune manière quelqu’un de snob). Elle choisissait seulement de voir les choses de plus loin, et de plus haut. » (203-204)
  • « Si vous grandissez en Occident, disait-elle, vous pouvez penser que l’amour vient naturellement, mais non. Vous apprenez à être amoureux en lisant des livres ou en regardant des films, ou par l’observation. Mais il n’y avait aucun modèle pour apprendre, du vivant de mes parents. Ils n’avaient même pas les mots pour parler de leurs sentiments. Il fallait deviner ce qu’éprouvait votre bien-aimée d’après sa façon de vous regarder, ou le ton de sa voix quand elle vous parlait. »  (205) 
  • « L’amour est-il quelque chose qui dépend de nous, ou qui ne dépend pas de nous ? Qu’en aurait dit E.F.? (…) Je pense qu’elle aurait dit que la plupart des gens imaginent que cela dépend d’eux, mais qu’en réalité il n’en est rien. (…) l’amour ne peut apporter que la compréhension et non le bonheur. » (231)

Cette image d’Elizabeth Finch sur la pointe des pieds, une jambe relevée derrière elle tandis qu’elle embrasse un homme, est très cinématographique. Je me demande comment on « reconnaît » l’amour, quand on est saisi par les grands bouleversements qu’il provoque, si on n’a pas eu les livres et le cinéma comme repères. Je comprends mieux les mariages arrangés, sous cet éclairage. En fait, l’amour comme nous le voyons, comme nous le rêvons, pourrait bien être tout à fait nouveau. C’est un trait intéressant à développer dans mon questionnement sur ce thème.

Lire Julian Barnes, c’est traverser l’histoire de personnages ordinaires et se faire surprendre, au moment le plus inattendu, par des réflexions ou des questions qui nous plongent dans le mystère de la vie, ou dans nos propres égarements ou nos quêtes inassouvies. Ainsi:

  • « (La vie) ne donne de sécurité à personne, mais se révèle déloyale envers tous. » (207)
  • « La civilisation progresse-t-elle ? Elizabeth Finch aimait nous poser cette question. Il y a sans nul doute des progrès en médecine, en science, en technologie. Mais sur le plan humain, moral ? Mais en termes de philosophie ? En termes de sérieux ? (208)

Dans une entrevue vidéo accordée à Miwa Messer, productrice et animatrice de Poured Over[2], Barnes reconnaît s’être un peu inspiré de son amie Anita Brookner pour ce personnage de femme sans concession. Je relirai Brookner, ne serait-ce que parce que Barnes la tient en haute estime. Je retrouve dans Elizabeth Finch les mêmes pensées profondes sur l’amour que Barnes avait livrées en décrivant son deuil dans Quand tout est arrivé. L’homme est cohérent.


[1] Barnes. Julian, Elizabeth Finch, Folio 2024, 245 p. (Mercure de France 2022)

[2] https://www.barnesandnoble.com/blog/poured-over-julian-barnes-on-elizabeth-finch/  

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