L’étrange envie de fuir de Christian Guay-Poliquin


Depuis la parution de son premier roman en 2013, les nouveautés1 de Christian Guay-Poliquin prennent pour moi des allures d’événements. Je les attends. Je m’y plonge avec la certitude d’y trouver des personnages luttant contre un univers accablant.

Dans Le fil des kilomètres, un mécanicien traverse le pays d’ouest en est pour visiter son père malade. Le périple est compliqué par d’étranges pannes d’électricité, la rareté de l’essence, des inconnus croisés sur la route, des accidents. Dans Le poids de la neige, on retrouve ce mécanicien lourdement estropié à la suite de l’accident sur lequel se terminait le premier roman. Le huis clos se déplace de la voiture à une cabane isolée où vit un vieil homme qui a pris le blessé en charge. Ce « bon samaritain » tente lui-même de retrouver sa femme et en est empêché par la neige qui ne cesse de s’amonceler. Au fil des mois, le mécanicien retrouve lentement l’usage de ses jambes. Parvenu à s’échapper, il se trouve à l’orée d’une inquiétante forêt, à travers laquelle on le suit dans Les ombres filantes.

Avec Le Mur, on quitte les paysages évoquant la beauté menaçante du pays nordique pour se trouver sous le ciel pluvieux (c’est peu de le dire) d’une ville infestée d’iguanes et dévorée par une flore envahissante. Où sommes-nous ? Ce n’est pas dit. Le monde a changé, sous les effets des changements climatiques sans doute, mais aussi sous le poids d’une gouvernance autoritaire. Un mur infranchissable, coupant la ville en deux, a été érigé. Il est surveillé par des gardes-frontières armés. On pense spontanément à Berlin, puis au mur de Trump au sud des États-Unis ; pour réaliser assez vite qu’elles sont partout, ces frontières, à barrer le parcours des migrants qui cherchent simplement un endroit où se poser et respirer librement. À vélo, traînant un chariot alourdi de son coffre à outils, Hélène, réparatrice, sillonne les rues inondées de la ville. Tout en évitant les rencontres désagréables, elle répond aux commandes de l’agence qui l’envoie réparer ici un mur, là un toit, ailleurs un escalier ou un élément de plomberie, bref tout ce qui lâche dans la ville. Un jour, la réparatrice tombe sur une équipe occupée à creuser en cachette un tunnel sous ce mur. Hélène aura une décision à prendre, un choix qui réveille des souvenirs douloureux.

Lire Christian Guay-Poliquin, c’est se trouver devant un personnage piégé par une puissance menaçante qu’il ou elle tente de fuir au péril de sa vie. Cette évocation de la fuite est bel et bien présente, même (surtout ?) quand le protagoniste est paralysé au creux d’un divan, empêché de bouger par des fractures. L’écriture nous enferme dans la prison du personnage. Elle va à l’essentiel, sans fioriture, sans épanchement. Chirurgicale. Efficace. Elle pédale obstinément, comme le fait la courageuse réparatrice ; malgré la pluie, le vent, les éclaboussures, les iguanes qui tombent des arbres. Christian Guay-Poliquin a un talent fou pour créer des univers oppressants, remplis d’odeurs prégnantes et de mouvements qui, sous des dehors banals, deviennent préoccupants. Des mondes dans lesquels la vie essaie de se déployer, de s’imposer, alors que quelque chose d’innommable l’en empêche. On accompagne le personnage dans sa quête d’une échappatoire. Va-t-il y parvenir ? Comment ? Quand le personnage réussit, l’auteur ne nous laisse pas longtemps savourer sa victoire.

En refermant ce roman, je me suis surprise à m’inquiéter pour son auteur. Christian Guay-Poliquin va-t-il bien ? Les univers qu’il explore sont sinistres. Ils offrent peu d’espoir. Est-ce ainsi que l’auteur voit le monde ? Est-ce faire preuve de pessimisme de sa part ? S’il s’agit plutôt de lucidité, si le monde qu’il décrit est celui dans lequel je vis sans m’en apercevoir, je suis donc prise au piège ?

Si on cherche à rire ou à se distraire de la morosité ambiante, mieux vaut lire autre chose. Ce n’est pas léger. Étrangement, ce n’est pas lourd non plus. Cest… fascinant.

  1. Tous les romans de Christian Guay-Poliquin sont parus aux éditions La peuplade. Le mur est sorti en 2026, juste à temps pour le 12 août. (152 pages) ↩︎
Retour en haut