« Veuve Chose », une veuve qui fait froid dans le dos

J’ai enfin lu Veuve Chose[1], commandé il y a quelques semaines. Ce roman est une pure réussite. Jusqu’à la quatrième de couverture (4C) qui a su soulever mon enthousiasme. S’il existait un prix pour les 4C, je ne vois pas comment il aurait pu échapper à ce titre.

Un premier paragraphe pose l’univers – un univers dystopique, un peu flou (un pays traversé par un grand fleuve), totalitaire, où l’on vit sous la surveillance permanente de drones. Les références sont volontairement brouillées. Dans ce monde, le seul moyen d’échapper au service militaire obligatoire est de s’acquitter de « la corvée judiciaire ». Qu’est-ce à dire ? Eh bien, il faudra accomplir la tâche du bourreau et pendre les condamnés. Rien que ça ! On peut refuser, bien sûr. En ce cas, il faudra cependant prendre à charge les condamnés qu’on nous a confiés. Ce qui implique qu’il faudra aussi répondre des nouveaux crimes qu’ils pourraient commettre par la suite. Aussi bien dire qu’on risque de se trouver face à la potence à son tour.  Or, « … quand vient le temps de passer la corde au cou de la condamnée que le sort lui a désignée, (Jean-Marc) reconnaît Veuve Chose, l’empoisonneuse notoire (…). Une lueur dans le regard de la femme le fait hésiter. »

Joyeuse prémisse ! On a tout de suite envie de savoir ce qu’il va advenir de Jean-Marc. À quel avenir va-t-il se condamner par humanisme ?

Le roman est rythmé. L’écriture, précise. J’ai savouré le choix des termes qui donnent à voir immédiatement ce qu’observe le personnage, particulièrement dans le passage où il découvre la mine. On sent, surtout, que l’auteur s’est laissé porter par le plaisir d’écrire. Il le reconnaît, dans une entrevue accordée à Marie-France Bornais, parue dans le Journal de Montréal : « C’est un des rares livres où c’est l’écriture qui a décidé où ça s’en allait. J’ai pas voulu appliquer de théorie ou de plan. Je me suis rendu compte, en cours d’écriture, que je me retrouvais avec une sorcière et des bonbons empoisonnés… » [4]

Marie-Andrée Lamontagne parle d’une « écriture blanche, au scalpel » [2]. Christian Saint-Pierre souligne « une admirable retenue ». [3] Je suis aussi d’accord avec Yvon Paré : « J’ai embarqué dans cette histoire qui nous rapproche de l’humain, de l’empathie, d’un milieu où les femmes et les hommes doivent se débattre pour survivre, allant jusqu’à tuer parfois. C’est grinçant, étonnant, fascinant et surtout, ça sonne juste, ce qui est le plus important. Et que dire de l’humour de Delisle ? » [5]

Ce texte m’a rappelé combien j’aime les fables. D’une certaine manière, j’ai pensé à Soie de Barrico — dans un tout autre registre, il est vrai. Des textes courts, denses, bien qu’aérés, qui procurent un plaisir de lecture très vif, rappelant celui qu’offre le conte. Cela me ramène aux contes de mon enfance, chargés de significations, à travers lesquels je tentais de comprendre le monde. En suis-je donc toujours là ? À tenter de comprendre et de nommer le monde ?

Et que dit donc ce roman de notre monde ? J’en ai des frissons rien qu’à y penser.


[1] Delisle. Michael, Veuve Chose, Boréal, 2025, 152 p.

[2] Marie-André Lamontagne, émission Parking nomade, Radio Ville-Marie, 15 janvier 2025.

[3] Christian Saint-Pierre, « Veuve Chose », Michael Delisle, Le Devoir, 25 janvier 2025.

[4] https://www.journaldemontreal.com/2025/01/25/lecrivain-montrealais-michael-delisle-invite-ses-lecteurs-a-plonger-dans-un-univers-dystopique-dans-son-nouveau-roman

[5] https://yvonpare.blogspot.com/2025/01/delisle-surprend-avec-veuve-chose.html

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