Lisez-vous Barnes?23 août 2016

Barnes Fracas du temps

À la fin des années cinquante, alors que la peur du communisme avait contaminé jusqu’à mon école primaire, je m’étais promis d’être forte et de résister à l’éventuel envahisseur rouge. Avec toute la ferveur et la naïveté de mes dix ans, et même si j’en tremblais la nuit sous les draps, je me jurais de ne céder à aucune menace, pas même sous la torture. Pourtant, moins de deux ans plus tard, je renonçais à toute religion, de mon propre chef, sans qu’il soit besoin d’utiliser la force contre moi. J’ai gardé de ce retournement la conviction que tout est relatif — et que je n’ai pas l’âme d’une martyre. Je reste cependant marquée par le déchirement poignant qui m’avait à l’époque saisie, et soulagée de n’avoir jamais été réellement exposée à ce choix aussi cruel qu’inutile.

Dans Le fracas du temps*, Julian Barnes explore avec sa finesse habituelle les effets de l’abus de pouvoir sur l’artiste. (Je dis « sur l’artiste », mais n’en va-t-il pas de même de tout humain soumis à telle pression ?) S’appuyant sur la vie du compositeur Chostakovitch qui, après avoir tenté de résister aux sbires staliniens, s’est vu contraint, pour survivre et protéger les siens, de cautionner le régime, Barnes soulève diverses facettes de la question : le désir de dénoncer, la peur, les tentatives de diversion, les échappatoires, les impasses, les espoirs diminuant comme peau de chagrin, le doigt dans l’engrenage, l’abattement, toutes les nuances de la détresse et du désespoir.

Les opposants au régime communiste ont beaucoup reproché sa « trahison » au compositeur. Barnes tente de comprendre ce qui s’est passé. On devine entre les lignes qu’il se demande (et nous le faisons avec lui) comment il aurait agi à la place de Chostakovitch, à qui il fait dire qu’il est facile d’être un héros : il suffit de quelques minutes de courage, « mais être un lâche, c’(est) s’embarquer dans une carrière qui (dure) toute la vie. » Il donne à ressentir combien les propos des Picasso, Sartre, Malraux, qui soutenaient le régime communiste, pouvaient choquer les victimes : ces artistes n’avaient pas à créer, eux, ni même simplement à vivre sous la menace quotidienne du régime.

J’ai découvert Julian Barnes par hasard il y a quelques années. Le bleu « Mercure de France » avait attiré mon regard. Je connaissais l’auteur de réputation. Le sujet de son livre et son titre, «Quand tout est arrivé », faisaient écho à ma propre expérience. Après trois ouvrages, je le lis maintenant avec confiance. Quel que soit le sujet qu’il traite, il le fait avec intelligence et ne prend pas ses lecteurs pour des idiots. Son style a un je-ne-sais-quoi de très British, à la fois classique et moderne. Son écriture chevauche d’une rigueur formelle toute monarchique à la nonchalance étudiée d’un groupe rock en conférence de presse. Elle offre des fulgurances : « Non, répondit son esprit, rien ne commence juste comme ça, à une certaine date et en un certain lieu. » Barnes donne à réfléchir. « À quoi sert, après tout, une conscience si elle ne cherche pas, comme le fait une langue pour d’éventuelles caries dentaires, des zones de faiblesse, de duplicité, de lâcheté, d’aveuglement sur soi ? » Il permet de ressentir ce que c’est que de vivre dans un univers où il faut se méfier de tout : « Il alluma une autre cigarette interdite et regarda l’oreille du chauffeur. Cela, au moins, était quelque chose de solide et de vrai : le chauffeur avait une oreille. » Il construit son roman avec efficacité. S’appuyant sur trois moments clés de la vie de Chostakovitch (la peur, l’humiliation, la trahison-désespoir), il les situe en trois lieux (Sur le palier, Dans l’avion, En voiture) qui constituent des points de suspension entre deux événements, des pauses où la pensée intoxique l’âme, dans laquelle s’infiltre le poison de ce qui a précédé et la crainte de ce qui va advenir.

Encore une fois, Julian Barnes aborde une question profonde ; de celles qui nous talonnent pour peu qu’on ait envie de bien se regarder dans le miroir : comment naviguer à travers les exigences de son époque, de son milieu, de son travail, de sa famille, sans renoncer à soi-même ?

J’ai commandé ses autres livres à ma libraire : j’ai bien l’intention de lire tout Barnes, à présent. Et vous? Lisez-vous Barnes?

 

* Julian Barnes, Le fracas du temps, Mercure de France, 2016, 199 p.