JOURNAL 2013.04.16 — Les voix de l’inquiétude17 avril 2013

Catégorie(s) : Journal d'écriture, Résidence d'écriture 2013

2013.04.16 — Les voix de l’inquiétude

Je devrais avoir plus confiance en moi. S’il y a une leçon à tirer de ma formation avec Martin Mercier, cet hiver, et de mes prestations dans le cadre de la résidence d’écriture, c’est que je travaille consciencieusement et que je réussis en général ce que j’entreprends. Pourquoi, alors, des doutes surgissent-ils constamment sur ma capacité à faire les choses? Pourquoi les voix de l’inquiétude hantent-elles mon esprit ? Est-ce que je n’apprends pas, avec les années, à dompter mes craintes ? Défaut de programme, je pense… (Sourire)

L’atelier d’écriture s’est terminé hier. Aux étoiles qui brillaient dans les yeux des dix personnes qui y ont participé (atelier complet), à leurs sourires, à la vigueur de leurs poignées de main et à leurs commentaires, je dois bien reconnaître que l’atelier semble leur avoir été utile. J’étais pourtant sur les dents, inquiète. C’était mon premier atelier d’écriture… et je présentais des outils, une approche que je suis encore en train d’explorer

Cela dit, j’écris (modestement) depuis trente ans. J’ai lu des textes comme directrice de collection. J’ai fait travailler des auteurs et j’ai, moi-même, suivi des ateliers d’écriture. Je n’étais donc pas dans un monde tout à fait inconnu pour moi. Mais, comme le dit mon ex : « La perfection n’est qu’une étape. » Je me demande si on guérit d’une aussi fausse perception de la réalité… qui mène d’ailleurs droit à l’insatisfaction chronique, voire permanente.

Ce qu’il y a de bon avec les ateliers d’écriture, c’est qu’on est entre « écrivants ». J’aime bien ce néologisme, qui rime avec artisans. Entre nous, on peut tout mettre sur la table, et on ose le faire : les peurs, les hésitations, les impasses comme les bons coups, voire les réussites auxquelles on s’accroche pour continuer.

J’aime ce partage entre amateurs d’écriture. Je présente quelques-uns des outils dont je me sers pour structurer mes romans, des outils que j’adapte à mes besoins, à la situation dans laquelle je me trouve. Ils me parlent des leurs, de leurs essais, de leur expérience. Parfois, au détour d’une question, je m’appuie sur ma longue fréquentation du milieu de l’édition. Moi, je fais comme ceci ; d’autres font autrement. Je m’étonne chaque fois qu’on cherche LA recette. Il n’y a pas de formule magique qui règle tout. Pas une approche qui convienne à tout le monde.

À l’époque, Jacques Godbout me confiait ne pouvoir écrire une ligne, tant qu’il ne tenait pas le titre du roman à faire. Je serais bien en peine d’avoir suivi son approche. Le titre, c’est ce qui me vient en dernier ! Robert Lalonde tentait de me convaincre de profiter de chaque minute, d’écrire partout, d’apprendre à le faire même dans un studio bondé de comédiens et de techniciens. Ma fille elle-même a adopté un salon de thé où elle connaît tout le monde à présent. Et je te salue par ci, et je te cause par là. Pourtant, elle produit ! Marie Laberge se retirerait dans une maison de Nouvelle-Angleterre quand vient le temps de la rédaction. Moi, j’ai besoin du silence et de longues plages de solitude garantie pour entendre la voix des personnages et les suivre dans les méandres où ils se lancent.

Pourtant, nous explorons tous des paysages équivalents. Nous écrivons, nous fonçons dans des impasses, nous tâchons d’en sortir… pour recommencer à tenter de séduire les lecteurs. Et, oui, séduire signifie qu’il faille parfois prendre des raccourcis avec le temps linéaire. Alors que j’exposais la nécessité d’attaquer le récit par un moment fort, quitte à bousculer l’ordre chronologique, comme j’ai aimé cette réaction : « Mais ce n’est pas tricher ? » Un regard rempli de méfiance était braqué sur moi. Ce cri venait du fond du cœur. Celui d’un auteur qui se voit peut-être obligé de récrire des chapitres et qui souhaiterait ne pas en avoir pris conscience. Jusqu’à ce qu’il soit fier d’avoir « cent fois sur le métier… » J’ai pris à témoin les milliers de livres qui nous entouraient. Vous pensez avoir droit à combien de phrases, avant que votre lecteur repose votre roman sur l’étagère pour se tourner vers un autre ? Cruelle réalité. On n’entre plus dans les livres comme avant. On accorde aux auteurs moins de temps qu’autrefois pour nous convaincre.