Comme manque l’eau à une plante ignorée11 mai 2013

Catégorie(s) : Carnet d'humeurs

Commentaire publié sur le site du Devoir en appui à une chronique de David Desjardins, intitulée: « Le soir d’un idéal qui penche ».

À l’époque du « Cabaret du soir qui penche » (je suis assez vieille aussi pour garder un souvenir vibrant de la ferveur de Guy Mauffette et de ses rendez-vous du dimanche), Radio-Canada défendait les arts. On y fréquentait les artistes, on plongeait dans les œuvres, on interrogeait longuement les scientifiques aussi. On s’intéressait aux gens qui réfléchissent. Les entretiens, menés par des personnes cultivées, Fernand Séguin par exemple, étaient autre chose que le passage éclair d’un communicateur en tournée promotionnelle. Jeune, je recevais ces voix comme un retentissant appel au dépassement. Grâce à elles, je devinais la possibilité de m’extirper du quotidien étroit. Je découvrais que la faculté de penser par soi-même pouvait mener loin. Forte des modèles offerts, je parvenais à sublimer les difficultés du présent pour tendre vers un avenir riche en possibilités. Surtout, je recevais le message que je pouvais faire confiance à mon intelligence, à mon intuition, à mon imagination, à mon courage. J’étais tirée vers le haut.

Je ne suis pas du genre nostalgique. Seulement, je me surprends de plus en plus souvent à grappiller avidement les moments de grâce, quand ils passent par surprise. J’ai alors le sentiment que ça m’a manqué, comme manque l’eau à une plante ignorée par un jardinier négligent. L’ennui, c’est qu’on n’a plus rendez-vous avec ces moments de grâce. On n’a plus cette certitude que l’engrais et l’eau seront fournis régulièrement. Aujourd’hui, les voix qu’on entend invitent à la consommation, plutôt qu’à la réflexion —et souvent dans une langue déficiente en plus. Les artistes sont coincés, en grand nombre, dans des cases horaires étroites. Ils font leur tour de piste, entre une recette et un fait divers, pour promouvoir un livre ou un spectacle, tous dans les mêmes termes d’ailleurs, chez Pénélope McQuade, Patrice L’Écuyer, Catherine Perrin et auprès de l’insupportable tandem que forment Marie-Josée Taillefer et Marc Hervieux. D’une certaine manière, on en est presque soulagé, car ils n’ont rien à dire ou le peu qu’ils ont à offrir, ils le proposent dans une langue pauvre à pleurer.

Aujourd’hui, on ne réfléchit plus. On communique. Du vent !