Choisir son narrateur18 février 2016

Catégorie(s) : Journal d'écriture

FOenkinos - Les SouvenirsDavid Foenkinos a une écriture très intéressante. C’est à la fois léger, subtil, plein d’humour, gros pour ne pas dire énorme, et délicat. Si vous n’avez pas lu La Délicatesse, courez vous procurer ce livre.

Encore une fois, dès les premières lignes, le roman Les Souvenirs fonctionne. L’approche Foenkinos est magique. Jugez-en:

Il pleuvait tellement le jour de la mort de mon grand-père que je ne voyais presque rien. Perdu dans la foule des parapluies, j’ai tenté de trouver un taxi. Je ne savais pas pourquoi je voulais à tout prix me dépêcher, c’était absurde, à quoi cela servait de courir, il était là, il était mort, il allait à coup sûr m’attendre sans bouger.

Deux jours auparavant, il était encore vivant. J’étais allé le voir à l’hôpital du Kremlin-Bicêtre, avec l’espoir gênant que ce serait la dernière fois… (p. 9)


Le narrateur est maladroit. On le sent d’emblée désarçonné, comme quelqu’un qui ne comprend pas. La vie le dépasse, mais il s’efforce, il s’applique. Il est débordé, il se noie (sous la pluie, dans la foule des parapluies), il ne comprend pas pourquoi il fait ce qu’il fait. Il sent que ses agissements sont absurdes, mais il continue. Parce que c’est ça, la vie.

Surtout, ces mots: « L’espoir gênant ». Le narrateur est lucide. Il ne peut pas encore agir, mais cette lucidité, on la tient comme une promesse. Il y a de l’espoir pour lui. Nous sommes curieux de savoir comment il va y arriver. Au fond, il nous ressemble, ce narrateur. On peut lui faire confiance. Et nous voilà embarqués !

L’emploi de l’imparfait n’est pas innocent. Il raconte au passé. Cette histoire lui est arrivée, et la peine qu’il prend pour nous la raconter suffit à nous convaincre que le récit vaudra qu’on s’y arrête.

Donc, un narrateur qui parle au JE. Il est vulnérable et lucide, prêt à nous parler honnêtement, même de ses faiblesses. Il vient de perdre quelqu’un (ou quelque chose) d’important. Comme il peut encore nous raconter cette histoire, on a l’assurance que le suivre ne nous mènera pas dans une impasse, qu’il s’est sorti des difficultés. Ce passé permet aussi une distance critique  : « J’allais me tromper tant de fois sur les gens, dans ma vie. » (p. 23) Il a du recul. Il a « grandi ».

Enfin, « last but not least »,  la construction du roman, tournant autour des souvenirs de personnages parfois à peine esquissés, se termine sur le sien, celui du narrateur, qui résume le roman en 18 lignes. Magistrale démonstration !